Claude Monet Jardins de Giverny

Quel est ton parcours professionnel ?

« Après avoir validé une maitrise d’histoire, j’ai occupé un premier poste de guide/animateur au musée portuaire de Dunkerque en tant que saisonnier. Ensuite, j’ai été nommé responsable du service culturel au musée départemental de Flandres. Puis je suis revenu au musée portuaire de Dunkerque en tant que responsable culturel. Ces expériences m’ont permis de me familiariser avec le monde de la culture et du tourisme, notamment en réalisant des animations, expositions, des visites.

Lorsque la vie m’a fait m’installer dans l’Eure en 2007, j’ai occupé un poste à l’Office de Tourisme (OT) des Andelys où j’ai effectué un diagnostic touristique de la commune. Suite à ce travail j’ai préconisé des axes de développement pour la ville ainsi que pour le Château Gaillard, site touristique principal de la commune. Et six mois plus tard, on me confie la direction de l’OT des Andelys qui disposait de peu de ressources pour créer une saison culturelle. Ainsi, il a fallu chercher des associations bénévoles pour réaliser une programmation qui restait de qualité. Quelque part, c’était l’école de la débrouille. Mais il n’y a rien de plus formateur. Transversalement, une autre enveloppe beaucoup plus conséquente était consacrée à l’organisation des fêtes médiévales qui réunissais chaque année en juin plus de onze mille visiteurs sur deux jours.

En 2011, j’apprends que le Comité Départemental du Tourisme (CDT) recrute un chargé de mission la création de la maison du tourisme Normandie-Giverny. L’idée était de créer à Giverny un lieu qui permettrait de parler de l’impressionnisme en Normandie et en Ile-de-France. Une fois recruté et ma mission achevée, je suis devenu salarié permanent chez Eure tourisme par le biais d’une mise à disposition pour la maison du tourisme.

En 2017 il a été décidé de fermer cette structure parce que ça ne prenait pas : malgré une fréquentation de quarante mille visiteurs par an, mon équipe jouait davantage le rôle d’un OT que celui pour lequel nous nous étions engagés.

J’ai alors été rapatrié au CDT et nommé au poste de chargé des filières médiéval, impressionnisme et du fluvial.

Un an plus tard, le poste de direction du CDT se libère. J’assure l’intérim avant de prendre définitivement mes fonctions en avril 2018. »

 

Peux-tu m’expliquer ce qu’est un ADT et quelles sont ses missions :

« L’ADT c’est l’évolution de notre CDT : on est passé d’un Comité Départemental du Tourisme à une Agence de Développement Touristique. Ce qui nous permet de répondre de plus en plus aux besoins du marché BtoB : nous travaillons davantage avec nos prestataires touristiques.

Nous travaillons à leur côté à l’aide de deux pôles :

  • Le pôle accompagnement :

De la labélisation à la qualification, nous utilisons tous nos outils pour permettre à un prestataire touristique d’être plus visible, de mieux communiquer, mieux parler à des touristes, mieux valoriser l’expérience touristique et l’aider à générer davantage de retombées économiques directe et indirecte.

  • Le pôle attractivité :

Nous utilisons nos ressources techniques pour travailler sur l’image et la notoriété du Département de l’Eure : flyer, site internet, magazine… dans l’objectif d’attirer les touristes exogènes afin qu’ils viennent consommer notre territoire chez nos partenaires touristiques (hôteliers, restaurateurs, autres prestataires de services…), mais aussi les habitants qui sont les premiers consommateurs et ambassadeurs de leur territoire.

 

Avec l’expérience, je me rends compte que c’est difficile pour ce marché BtoB de comprendre qui fait quoi entre les OT, les CDT/ADT, les Comités Régionaux du Tourisme (CRT), Atout France, Gîtes de France etc… Selon moi, si on veut simplifier les choses il faut que ce soit explicité clairement :

  • L’OT a des missions d’accueil, de promotion et d’animation de son territoire et il le commercialise. C’est un acteur visible et identifié auprès du grand public
  • Le CRT promeut la Normandie à l’international, mais aussi au reste des régions françaises et à l’étranger. Il anime un observatoire régional par ailleurs
  • Ainsi nous, les CDT/ADT, nous sommes le bon échelon intermédiaire entre ses deux strates territoriales que sont l’OT et le CRT pour répondre avant tout aux besoins et attentes des acteurs du tourisme du département.

Nous utilisons également un observatoire de données touristiques pour réaliser des bilans. Seulement, le bilan à l’année ne veut pas dire grand-chose seul. C’est en comparant les bilans avec les années précédentes entre 5 et 10 ans qu’on peut démontrer une évolution des pratiques touristiques pour mieux conseiller nos partenaires. C’est un outil de projection et de perspectives : des enquêtes, des analyses et des études sont faites pour anticiper et se dire qu’à un moment donné, dans l’Eure, il faut qu’on sorte du bois. Parce que l’Eure ce n’est pas la destination la plus touristique du monde, on n’a pas mal de problèmes d’image mais on a quand même beaucoup d’atouts. Donc la question c’est comment on fait pour se démarquer. Et pour moi ce qui est très intéressant avec l’ADT, c’est que son fonctionnement est moins administratif et donc plus agile. »

 

Ton rôle en tant que directeur en quelques mots ?

« Je manage mes équipes et je déploie la stratégie touristique travaillait avec mon Président, mon conseil d’administration, mais également mes collègues du Département.

Pour moi une entreprise c’est comme un groupe de musique : l’élu écrit la partition, le directeur est le chef d’orchestre et les équipes sont les musiciens. Donc en tant que chef d’orchestre je joue la partition de mon élu. Cependant je considère que mon rôle c’est aussi de donner les bons outils pour que mon élu puisse prenne la bonne décision. Pour prendre une autre image, il est important que mon élu ait toutes les cartes en main pour pouvoir jouer la meilleure partie possible. Pour qu’une stratégie fonctionne, il faut aussi que mon équipe se l’approprie et apporte ses avis et leurs connaissances. J’ai coutume de dire que je suis spécialiste en tout, mais spécialisé en rien. »

 

Finalement, l’ADT est le bras armé de tout le département au niveau touristique ?

« C’est l’idée. On parle aujourd’hui davantage d’opérateur touristique. Nous étions il y a quelques années dans la promotion. Aujourd’hui, nous sommes davantage dans la retombée économique touristique et territoriale. Ça a changé les manières de penser et de travailler. Encore une fois, le principal frein d’un ADT aujourd’hui est de n’avoir aucune visibilité auprès du grand public. C’est pourquoi nous avons décidé de cibler le marché BtoB que sont tous les acteurs touristiques au niveau départemental. »

 

Quel est le profil des touristes dans l’Eure :

« En 2019, 1,53 millions de personnes sont entrés dans des lieux payants. La clientèle principale est celle du bassin ouest de Paris, suivi par les régions plus au nord, les Pays de la Loire et nos département limitrophes. Plus d’un tiers de nos visiteurs annuels sont des repeaters, c’est-à-dire qu’ils reviennent plusieurs fois par an dans l’Eure.

90% de nos touristes viennent en voiture.

Le panier moyen d’un touriste était de 55€. On espère qu’avec la Seine à vélo, cette moyenne augmentera puisque les touristes ne se promènent pas avec 15 jours de nourriture sur eux.

Notre clientèle étrangère se rendait principalement à Giverny (ils étaient américains, australiens, coréens du sud) »

 

L’ADT dans les 5/10 prochaines années : Quelles sont les perspectives d’évolutions ? Quelle présence sur le digital ?

« D’abord, le CDT a été créé en 1979 sous l’impulsion du Conseil Départemental comme je l’ai annoncé précédemment. Nous étions alors seul sur le marché. Aujourd’hui en 2022, le champ concurrentiel est vaste chez les institutionnels touristique : la CCI, les gites de France, les OT (surtout depuis la loi NOTRE), la chambre des métiers et de l’artisanat… nous faisons tous du tourisme. D’ailleurs, ça explique pourquoi il n’y a pas à mon sens de ministère du tourisme : l’écosystème est tellement tentaculaire qu’on ne pas y assimiler des catégories. Donc, aujourd’hui l’ADT n’est plus le CDT d’hier. On ne peut plus faire la même activité sans se démarquer. Pour avoir fait récemment un bilan de 20 ans de tourisme dans l’Eure, je peux affirmer que de nombreuses actions ont été réalisées, mais qu’il faut encore changer, s’adapter, évoluer si on veut rester dans la course.

Dans cinq à dix ans, j’aimerai dans un premier temps simplifier le « qui fait quoi » au sein même de chacun des acteurs touristiques institutionnels. J’ai le sentiment qu’un prestataire touristique qui veut initier une démarche d’accompagnement pour son activité, ne sait plus vers qui se tourner. C’est compliqué pour les prestataires de prendre le temps de comprendre les missions de chacun. Ainsi ma première volonté est de faire en sorte que l’ADT puisse accompagner ces prestataires à se tourner vers le bon interlocuteur pour lui, qui ne sera pas forcément l’ADT. Nous n’avons pas la prétention de savoir et pouvoir tout faire.

Aujourd’hui, avec la crise sanitaire de la COVID-19, il y a un vrai coup d’accélérateur dans le changement : le touriste n’est pas forcément quelqu’un d’un autre territoire. Ça peut être un habitant du département de l’Eure, c’est-à-dire un local. Le département de l’Eure reste toutefois une destination de weekend et de courts séjours. On y vient majoritairement pour voir de la famille, consommer le patrimoine en visitant nos villes et villages. Notre clientèle a en moyenne entre 40 à 55 ans, ce sont des couples, famille ou sans enfant, et ils sont très majoritairement véhiculés (90% de nos visiteurs viennent en voiture).

Ainsi, le tourisme de proximité prime et il faut faire en sorte que les eurois (nom des habitants de l’Eure) consomment leur territoire.

Dans un second temps, ce que je vois dans le changement à moyen terme c’est de travailler d’avantage l’attractivité : nous sommes en capacité de faire de la promotion du territoire à des touristes, on pourrait le faire aux futurs habitants. Organiser des actions d’attractivité résidentielle, des bourses à l’emploi et voir avec les recruteurs comment nous pouvons les aider à faire la promotion de notre beau département à de potentiels candidats.

Et il y a la question du cadre de vie : les aménagements touristiques réalisés sur le territoire sont souvent vus comme dédiés aux touristes sur une destination. De mon point de vue, c’est davantage l’habitant qui va profiter des aménagements toute leur vie, contrairement au touriste qui va en profiter une journée.

Pour relancer l’activité touristique après les grandes vagues de la Covid nous avons eu deux idées :

  • Le guide du routard qui va sortir le 20 avril 2022, parce qu’il n’en existe pas sur le Département de l’Eure. Ce sera donc un premier historique pour nous.
  • La place de marché : comment on aide nos prestas à avoir un canal de diffusion gratuit et se positionner sur le e-commerce au vu de l’évolution des comportements d’achat de la population. Pour valoriser cette place de marché il faut en parler : on a cherché une agence de communication qui nous a délivré le constat que, dans l’Eure, on a un gros problème d’image, notamment sur twitter où on a des avis très négatif. On a donc pris le risque de se dire qu’on allait exposer tous ces messages afin que les gens s’en rendent compte pour générer deux choses :
    • Créer le débat : est-ce que cette image reflète la réalité ? Et montrer la fierté d’appartenance. C’est réussi puisqu’on est passé dans aujourd’hui en France, France 3 et d’autre médias pour en parler.
    • Montrer notre audace : nous souhaitions que cette communication contredise les avis négatifs et leur proposer de visiter l’Eure en achetant les visites sur la place de marché. Mais le lien n’a pas sauté aux yeux donc nous devons revoir cette étape. Mais même si ça n’a pas sauté aux yeux, la place de marché a rencontré un très bon succès puisqu’on a terminé l’année 2021 avec 130 000€ de CA alors qu’elle est sortie seulement le 27 avril 2021. On a fait mieux que certains autres départements en 2017/2018 qui n’ont pas eu des débuts similaires. Et c’est intéressant de noter que plus de 60% des acheteurs de la marketplace sont des eurois. »

 

Y a-t-il des actions que tu n’as pas pu encore déployer, notamment suite à la crise sanitaire ? :

« Crise sanitaire ou pas :

  • J’aimerai trouver de nouveaux moyens pour diversifier les recettes d’Eure Tourisme.
  • Je me sens empêché d’attirer certains influenceurs parce que la destination Eure ne parle pas du tout à certaines personnes que tu contactes. Et ça rejoins l’idée de la difficulté à embaucher puisque les gens ne veulent pas venir dans l’Eure.
  • J’aimerai trouver comment travailler sur les plateformes où les gens vont chercher de l’information. Si on veut exister, il faut aller là où les gens consomment.
  • Lorsque je demande à quelques habitants de l’Eure pourquoi ils sont heureux d’habiter dans l’Eure ils mettent en avant la proximité à une heure de Paris d’un côté ou la mer de l’autre et finalement assez peu les atouts et richesses de notre département. »